2e texte sur E. Emery


Nous sommes habitués au regard de la star du porno qui, pendant qu'elle fait ce qu'elle doit faire, regarde fixement la caméra, montrant ainsi qu'elle s'intéresse plus aux spectateurs qu'à son partner. Giorgio Agamben, Le cinéma de Guy Debord, 1995.

Quand le contact s'établit avec la face qui, manifestement, avait déjà été là, qui avait été photographiée, glacée et déjà devait être fripée, dont cependant le regard nous semble bien maintenant destiné, vient la confirmation que la main qui ne tient pas l'interface fait "ce qu'elle doit faire" depuis toujours. Et alors l'oeil, en droit, peut se détourner de sa vis-à-vis, et se concentrer à détourer d'autres orifices. Epaulé qu'il est en cela par ses émissaires, sa droite, le fouteur, la caméra, le commerce, ces indicateurs sachant, tout multimedia qu'ils sont, se faire très discrets au moment voulu, l'oeil vérifie à tâtons si ces bords sont bien des bords définitifs, ou s'il n'y aurait pas des bords de bords, un peu plus profonds, dont l'ergonomie resterait, cas échéant, à démontrer. Enfin, qu'une secousse nous saisisse qui, au risque de tacher l'interface, du moins aveugle la star punie de son insistance à nous regarder faire, nous renfilons vite la carte de crédit dans notre crapaud, vexés de résultats si maigres. Mais heureusement partiels, à renouveler dans le détail, dont l'extension est d'ailleurs garantie par l'interface et la maîtrise que nous en avons. Il y aura en effet toujours une autre image pour nous convaincre que nous possédons instantanément à la fois les étoiles et le ciel.
Ainsi l'interface, en un certain point, aurait la tâche de disparaître et de se résorber dans la jouissance immédiate, avant, bien sûr, un nouveau relais : effet de présence, d'autant plus énergique qu'il est mieux tendu, retenu, réservé, préparé et circonscrit par la privation que cultivent les disciplines érotiques. Emery, avec ses photomontages, détoure lui-aussi, non plus pour faire apparaître les trous de la star où l'on se comble (quand déjà ses copines agitent une nouvelle image): il détoure la star elle-même qui, sauf quelques accessoires qui sont ses traînées, disparaît dans son fond, ne faisant plus que s'absenter, se détacher dans ce fond qui est notre intérieur, mais oui, dans ces plis quotidiens qui, à certaines heures, offrent il est vrai un confort rassérénant, d'autant que le computer, du sofa, est à portée facile de savate.
Le regard de la star, cette adresse qui doit bien nous rencontrer, puisque nous nous sommes dûment abonnés, c'est le départ de tous les interfaces, de notre fuite dans la répétition. Or en vidant l'image du sujet photographique, en lui substituant une superposition de couches, qui nous regardent encore, mais d'un autre lieu et à un autre temps, la série de disparitions qu'exhibe Emery montre ironiquement que le fond est sans fond, sans autre arrêt qu'un renvoi, sans rien qui viendrait enfin, maintenant, fermer l'interface, avant-dernière image avant la fin, avant que nous nous subtilisions. Et que le sujet de la photographie doit s'appuyer sur cette absence de fond dont est capable l'interface, pour se saisir soi-même.